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« La révolution numérique, une promesse d’innovation démocratique »

Par Yann Algan, article paru dans Challenge, le 14 janvier 2017.

La révolution numérique n’est pas une révolution technologique et économique. C’est une révolution du politique, de la citoyenneté, de l’Etat.

Cette révolution fait évoluer le rôle de l’Etat vers un Etat-plateforme, une action publique 3.0 co-construite entre les citoyens et les services publics sur des plateformes. Le levier fondamental de cette transformation repose sur la capacité des plateformes à collecter des données en nombre et à les exploiter pour offrir de nouveaux services aux utilisateurs dans des conditions radicalement différentes, impliquant une co-production avec les usagers et les entreprises, en tirant tout le parti de la créativité de la multitude pour améliorer la vie des citoyens. De nombreuses initiatives inaugurent ce changement de paradigme. Ainsi, la municipalité de Boston propose aux automobilistes équipés de smartphones d’y installer une application permettant d’identifier et de géolocaliser les nids-de-poule lors des déplacements en voiture, et d’envoyer l’information aux services municipaux qui économisent ainsi les coûts de détection des endroits à réparer.

Une promesse d’innovation démocratique pour rétablir la confiance

Cette révolution de l’action publique n’est pas uniquement gage d’efficacité et d’innovation. Elle est essentielle au bien-être des citoyens: une même politique peut avoir des effets très différents sur la satisfaction des citoyens selon leur participation à sa conception et sa mise en œuvre. Elle est aussi une promesse d’innovation démocratique: une plus grande ouverture et transparence des données et des algorithmes qui président à la décision publique est essentielle pour rétablir la confiance des citoyens envers leurs institutions, réconcilier les citoyens et les experts, dans un contexte de montée du populisme et de crise de la représentation démocratique traditionnelle.

Mais cette révolution de l’action publique et de l’Etat est aussi source de nombreux défis. Comment préserver la protection des données et s’assurer que leur utilisation aille dans le sens de l’intérêt général? Comment redéfinir le contrat entre les citoyens et l’Etat? Quel sera le nouveau rôle des politiques? Comment redéfinir des modes de régulations autrement que sur un modèle punitif?

Il existe un manque cruel de réflexion sur l’évolution des institutions face aux transformations économiques et sociales à l’ère du numérique. Lorsque les institutions sont en retard sur les bouleversements des sociétés, ne les accompagnent pas dans le sens du bien commun, nous entrons dans des périodes révolutionnaires.

Le moment est venu de dessiner les contours futurs de l’Etat et de nos institutions en scellant une alliance nouvelle entre tous les savoirs, notamment les sciences humaines et sociales, et les technologies, pour dessiner de nouvelles politiques au service de l’intérêt général.

Imaginer de nouveaux modèles de Silicon Valley dédiés à la création de politiques publiques

Les campus universitaires du futur ont un rôle central pour organiser la rencontre des savoirs et des technologies s’ils sont capables de trouver des solutions innovantes et concrètes aux défis du monde contemporain autour d’un éco-système réunissant dans un même lieu l’éducation et la recherche, les citoyens, les entreprises et les administrations. Le croisement des savoirs et des techniques doit être productif. Fin de la séparation entre le monde des études et celui du travail, entre la conception et la réalisation, entre la production de savoirs et d’objets, entre le projet et le produit. L’université et les écoles du nouveau monde seront des universités productives… tant de savoirs que d’entrepreneurs, tant de thèses que de start-up. A l’heure où les entreprises dites du « numérique » sont moteurs pour impulser et accompagner ce changement, la société civile et les gouvernements semblent dépassés, en retard. La recherche scientifique et la formation ont donc un rôle déterminant à jouer pour construire des passerelles entre ces mondes et accompagner ces transformations.

Sciences Po et son Ecole d’affaires publiques souhaite faire se rapprocher l’univers des entreprises technologiques du monde de la recherche académique, du monde politique, de la société civile. Sa mission depuis 150 ans est de former les acteurs de demain. Aujourd’hui, son rôle est de les armer pour cette révolution numérique et renouveler les politiques publiques adaptés à l’ère du numérique, ancrée sur une nouvelle vision de l’action publique co-construite avec tous les acteurs. L’École d’affaires publiques de Sciences Po inaugure en ce début d’année un incubateur de politiques publiques pour former les responsables de demain à trouver des solutions innovantes et concrètes aux politiques publiques. Ce laboratoire d’innovation combine ingénierie, design et numérique avec les sciences sociales en privilégiant l’expérience des citoyens. Il réunit entreprises, instituts et écoles partenaires ainsi que des administrations et un réseau d’associations à la pointe de la démocratie ouverte. Enfin, il prévoit un cycle complet d’innovation, depuis la créativité (à partir de méthodologies telles que le design thinking ou d’événements comme des hackathons) jusqu’à la réalisation concrète d’un objet fonctionnel et adapté (programme, application…) qui débouche sur des start-up pour révolutionner les politiques publiques.

Pour les étudiants, il s’agit de créer son activité pour s’insérer dans l’emploi – pas n’importe lequel, un emploi que l’on a construit soi-même et qui est porteur de sens. Pour les entreprises et administrations, la collaboration avec l’enseignement supérieur permet la création d’un nouveau modèle de Silicon Valley qui mobilise l’intelligence collective. Pour la société dans son ensemble, il s’agit de faire mûrir un procédé de création nouveau et inclusif pour mieux prendre en compte les enjeux du bien commun et trouver des solutions concrètes aux plus grands défis contemporains.