Actualités

L’économie comportementale du marché du travail

Publication de la Lettre d’information n°23 (novembre 2016) de la Chaire « Sécurisation des parcours professionnels » (dont Yann Algan est le co-titulaire avec Pierre Cahuc).

A l’occasion de la parution de l’ouvrage de Marie Claire Villeval – « L’économie comportementale du marché du travail » –  aux Presses de Sciences Po, cette lettre s’intéresse à l’influence des dimensions psychologiques et cognitives sur le fonctionnement du marché du travail.

Le développement des récentes crises financières a mis en évidence le rôle des forces psychologiques et émotionnelles (les « esprits animaux ») dans le fonctionnement des marchés. Il est maintenant largement admis que leur prise en compte permet de mieux expliquer les crises financières, la spéculation ou les liens entre chômage et inflation. De même, d’importantes anomalies sur le marché du travail restent mal expliquées, allant du chômage durable à la rigidité à la baisse des salaires, en passant par la persistance des discriminations, le difficile accès des femmes aux fonctions de responsabilité ou l’étroitesse de l’éventail des rémunérations. Marie Claire Villeval montre, dans son ouvrage paru récemment aux Presses de Sciences Po que les dimensions psychologiques et cognitives des comportements influencent profondément le fonctionnement du marché du travail. Ainsi, en réinterrogeant la nature des préférences, des croyances et des modes de décision des agents économiques, en interaction avec les incitations et les institutions en présence, l’économie comportementale renouvelle profondément la compréhension du fonctionnement du marché du travail. Elle le fait en s’appuyant sur une nouvelle masse de donnés produites grâce à l’expérimentation de laboratoire et de terrain.

En intégrant des connaissances issues de la psychologie, des sciences cognitives, voire des neurosciences, l’économie comportementale du marché du travail montre que les préférences ne sont ni stables, ni parfaitement identifiées par les individus eux-mêmes. Par ailleurs, les mêmes personnes sont en général à la fois réticentes face à l’incertitude quand il s’agit de faire un gain, mais elles sont prêtes à prendre des risques importants pour éviter des pertes. La procrastination frappe beaucoup d’entre nous : nous repoussons à plus tard les actions dont les coûts sont immédiats mais les bénéfices ultérieurs. A l’inverse, il est difficile de renoncer à des actions dont les bénéfices sont immédiats mais les coûts ultérieurs. Ceci peut conduire par exemple des demandeurs d’emploi à repousser dans le temps leur recherche active d’emploi tout en s’endettant à court terme et en épargnant insuffisamment. L’économie comportementale du marché du travail montre aussi l’importance du groupe social dans la définition des préférences individuelles. Ainsi, une offre salariale ne sera pas tant jugée en termes de capacités de consommation qu’en termes de revenu relatif par rapport à son groupe de référence, de distance par rapport à une norme d’équité, ou de signal sur la pénibilité d’un travail.

L’économie comportementale renouvelle également la compréhension des croyances. Les gens ont des difficultés à percevoir les probabilités et à apprécier les situations incertaines. Nous surestimons la probabilité des bons événements et nous sommes sur-confiants sur nos compétences, tandis que nous sous-estimons la probabilité des mauvais événements. Ceci conditionne bien évidemment les comportements de recherche d’emploi sur le marché du travail et le processus de révision des prétentions salariales. Nous projetons fréquemment nos préférences actuelles sur les choix impliquant notre futur sans anticiper qu’elles changent au cours du temps. Cette perception affecte les choix de formation par exemple. Enfin, quand nous cherchons à nous faire une opinion sur une situation, nous surpondérons les informations les plus saillantes en les considérant comme représentatives même si elles ne sont qu’anecdotiques.

Enfin, en s’intéressant aux modes de décision, l’économie comportementale montre que les individus tendent à faire des erreurs systématiques dans leurs choix, parce que leur attention est parfois limitée, mais aussi de manière plus générale quand ils décident en s’appuyant sur leur intuition et un raisonnement automatique plutôt que sur la réflexion, l’introspection et le calcul stratégique (D. Kahneman a décrit le premier mode de raisonnement sous le terme de « système 1 » et le second sous le terme de « système 2 »). De nombreuses décisions sont guidées par une aversion aux pertes par rapport à un point de référence, c’est-à-dire qu’une perte d’un certain montant induit une désutilité bien supérieure à l’utilité que procure un gain d’un montant équivalent. Présenter une même situation comme un gain (acquérir de nouvelles compétences, par exemple) plutôt que comme une perte (changer de métier) génère alors un comportement totalement différent. Nos décisions sont enfin largement influencées par l’observation des choix des autres et par la pression sociale.

En quoi l’approche comportementale aide-t-elle à repenser le marché du travail ? D’abord, elle permet de mieux comprendre les comportements de recherche d’emploi. Ainsi, l’excès d’optimisme réduit l’efficacité de l’assurance chômage, car une perception biaisée de la chance de retrouver rapidement un emploi conduit une partie des chômeurs à arrêter trop tôt leur recherche, à épargner insuffisamment et à épuiser leur épargne rapidement. La crainte de perte de bien-être ou de pouvoir d’achat par un chômeur par rapport au point de référence que constitue son ancien emploi le conduit à refuser des offres d’emploi pourtant raisonnables. L’approche comportementale éclaire aussi les liens entre incitations, motivation et effort au travail. Elle explique pourquoi un salaire fixe peut être incitatif s’il est perçu comme juste et respectueux. Un mode de rémunération reposant sur la compétition génère un effort accru mais conduit à se priver des femmes les plus compétentes qui sont souvent réticentes à entrer en compétition. La crainte de perdre en autorité et de regretter les décisions prises par d’autres conduit les cadres à déléguer insuffisamment et à fournir un niveau d’effort excessif, les menant parfois au burn-out.

L’analyse comportementale conduit à de nouvelles recommandations de politiques d’emploi. Elle préconise des mesures qui aident les chômeurs ayant un problème de contrôle de soi, par exemple en introduisant une pluralité d’incitations de court terme (obtenir un certain nombre de contacts ou d’entretiens par semaine) plutôt que des récompenses ou des menaces de réduction de droits attachées à un objectif d’ampleur mais rare et lointain (retrouver un emploi). Un accompagnement actif doit aider ces personnes à accomplir d’emblée les démarches pénibles au lieu de les repousser à plus tard. La structuration temporelle de l’assurance-chômage pourrait être modifiée par la mise en place de davantage de seuils de révision des allocations, à montant d’allocations constant : à l’approche de chaque seuil, l’intensité de la recherche d’emploi augmenterait car chacun cherche à éviter la perte de ressources associée au franchissement d’un seuil. Enfin, loin de pénaliser des travailleurs compétents qui se verraient débouter d’une opportunité de promotion par des personnes aidées mais moins compétentes, la mise en place de quotas peut aider les meilleurs de catégories sous-représentées à oser enfin la compétition. Simplement parce que toute incitation joue sur la motivation mais aussi sur l’auto-sélection.

Références

Villeval, Marie Claire (2016), L’économie comportementale du marché du travail, Presses de Sciences Po.

Benabou, Roland et Tirole, Jean (2003). Intrinsic and Extrinsic Motivation. Review of Economic Studies, 70 (3), 489-520.

Bertrand, Marianne et Duflo, Esther (2016). Field Experiments on Discrimination, à paraître dans le Handbook of Field Experiments, 2016.

Charness, Gary et Kuhn, Peter (2011). Lab Labor: What Can Labor Economists Learn from the Lab? dans Orley Ashenfelter et David Card, eds., Handbook of Labor Economics, volume 4A, Amsterdam : North Holland, 229-330.

Dellavigna, Stefano (2009). Psychology and Economics: Evidence from the Field, Journal of Economic Literature, 47, 315-372.

Kahneman, Daniel (2012). Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée. Paris : Flammarion.